Illustrations aéronautiques de qualité par Gaëtan Marie.
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  Sous le feu ami: le RP-63 "Pinball"

 


Pour accompagner la montée en puissance des forces de bombardement américaines lors de la seconde Guerre Mondiale, il fut nécessaire de recruter et de former un nombre sans précédents de membres d'équipages, et notamment de mitrailleurs. Des écoles de tir furent hâtivement créées partout sur le territoire américain, mais enseigner l'art très complexe du tir aérien se révéla particulièrement problématique. Le temps et l'expérience aidant, les techniques d'enseignement s'améliorèrent, culminant en 1945 avec ce qui fut baptisé « Opération Pinball ».

La première école de tir pour mitrailleurs aériens fut créée en juin 1941 près de Las Vegas dans le Nevada. L'endroit était idéal: un temps ensoleillé presque toute l'année et de grands espaces inhabités. Malheureusement, les premières techniques d'enseignement tenaient de l'improvisation et étaient peu efficaces. Les moyens utilisés étaient variés: tir à partir de mitrailleuses et de tourelles montées sur des camions en mouvement, tir sur cibles d'argile, tir simulé sur écran de projection, ou encore tir en vol sur des cibles remorquées.

Cette dernière méthode représentait l'entraînement le plus réaliste offert aux apprentis mitrailleurs au cours de leurs cinq semaines de formation. Chaque mitrailleur disposait de 2000 balles qui laissait une trace de couleur à l'impact. Un avion remorqueur de cibles venait se placer en formation avec le bombardier-école, permettant aux mitrailleurs de tirer chacun leur tour sur la cible remorquée. Une fois revenu au sol, l'examen des marques de couleurs permettait de déterminer les scores respectifs.

S'il s'agissait là du meilleur entraînement disponible, les résultats n'étaient pas satisfaisants pour autant. L'avion remorqueur suivait une trajectoire prévisible, et la cible était donc bien plus facile à toucher que ne pouvait l'être un chasseur ennemi. De plus les accidents étaient rares mais pas inexistants. Plusieurs remorqueurs de cibles furent abattus à l'entraînement, et des équipages blessés ou tués.

A la fin des cinq semaines d'entraînement, les apprentis mitrailleurs recevaient le Aerial Gunner badge. (Dessin G. Marie)

En 1942 et 1943, de nouvelles écoles de tir furent ouvertes à Kingman et Yuma en Arizona, à Harlingen et Laredo au Texas et à Tyndall Field en Floride. Une nouvelle technique fit son apparition, donnant de bons résultats: au lieu de tirer sur des cibles remorquées, les élèves visaient de vrais chasseurs à l'aide de caméras. Cela permettait aux chasseurs d'effectuer de simuler des passes de tir réalistes, sous des angles divers. De retour au sol, les bandes vidéos étaient examinées, et des instructeurs commentaient les performances des élèves et calculaient leur score.

Cette méthode, bien plus réaliste que le tir sur cible remorquée, demandait plus de temps et de moyens. De toute évidence, le meilleur entraînement possible aurait été de tirer à balles réelles sur de vrais chasseurs. Pour cela, il aurait fallu disposer d'un type de munition qui ne cause pas de dégâts. Une demande de recherche sur une balle « frangible », c'est-à-dire qui s'émiette à l'impact, fut faite auprès du National Defence Research Committee fin 1942. Le service des munitions des l'armée (Army Ordnance Department, A.O.D.) fit rapidement remarquer qu'une telle balle ne pourrait avoir les même propriétés balistiques qu'une munition de guerre, ni être tirée par des armes normales L'A.O.D. insista également sur le fait qu'une balle frangible pouvait également provoquer des dégâts, et que la cible aurait par conséquent besoin de blindage supplémentaire. Les recherches furent autorisées, mais ne furent pas considérées comme prioritaires et ne bénéficièrent que d'un budget réduit.

Deux chercheurs, les professeurs Gross et Hobbs, commencèrent à travailler sur le programme avec le soutien de l'université de Duke et de la fondation Bakelite et développèrent une munition de calibre .30 (7,62 mm) dotée d'une tête en plomb et bakélite, qui devait s'émietter au moment de l'impact. La munition pouvait être tirée par des mitrailleuses Browning M2 légèrement modifiées. Elle reçut la désignation T-44.

Les essais commencèrent avec des tirs sur des plaques épaisses d'aluminium, et permirent de constater que les balles ne provoquaient pas de dégâts significatifs au-delà d'une portée de 30 pieds (9 m). Les remarques de l'A.O.D. se révélèrent fondées car les caractéristiques balistiques des nouvelles balles étaient semblables mais pas identiques à celles de balles réelles. Avec une vélocité de 414 m/s, les balles « Duke », comme elles étaient parfois surnommées, étaient également moins rapides que les balles de calibre .50 (12,7 mm) utilisées sur les bombardiers. Les viseurs des mitrailleuses d'entraînement durent également être recalibrés, afin de rendre leur maniement plus proche de celui des armes opérationnelles.

A partir de ces premiers résultats, un bombardier bimoteur A-20 fut équipé d'un blindage supplémentaire en aluminium autour du nez et des zones vulnérables, et les balles furent testées en vol. Les essais furent couronnés de succès, mais un chasseur monomoteur était nécessaire pour simuler un intercepteur ennemi. Le Bell P-63 Kingcobra fut choisi comme banc d'essais. Ses performances étaient adéquates et, n'étant pas utilisé au combat par les forces américaines, il ne fut pas très difficile d'obtenir plusieurs appareils pour les essais. Cinq P-63A-9 furent retirés des chaînes de production (les s/n 24-69647, 42-69654, 42-69769, 42-69771 et 42-69801) et re-désignés RP-63A-11 (R pour Restricted).

Deux RP-63 en vol. Noter les différents types d'entrée d'air derrière le cockpit. (Photo USAF)

Des modifications importantes furent apportées: tout l'armement fut retiré, ainsi que le blindage interne. Tout l'avant de l'appareil fut recouvert avec d'épaisses plaques de métal. L'arrière de la verrière fut également recouvert de métal, tandis que les parties vitrées furent dotées de verre à l'épreuve des balles. En tout, le blindage supplémentaire représentait un gain de poids de 675 kg.

La prise d'air du moteur ne pouvant être recouverte de blindage, il apparût qu'elle représenterait la partie la plus vulnérable de l'appareil. Plusieurs variantes furent testées. Le premier prototype avait une prise d'air classique mais de dimensions très réduites, ainsi que le troisième et le cinquième prototype. Le deuxième prototype disposait d'une prise d'air sans écope, et le quatrième un prise d'air standard.

RP-63 #42-69654, avec la prise d'air de dimensions réduites. (Photo: USAF).

Malgré l'augmentation de la masse, les performances du RP-63 étaient similaires à celles du P-63 de série. Il était équipé du même moteur Allison V-1710-93 que le P-63A-9, mais celui-ci disposait d'une injection d'eau. L'utilisation de réservoirs externes était proscrite car ceux-ci auraient étés trop vulnérables. La capacité interne en carburant fut portée à 126 gallons (476 l).

Une autre modification importante fut l'ajout de 109 capteurs de pression sous la peau de l'appareil, permettant ainsi d'enregistrer les impacts sur l'appareil. Une lampe rouge fut installée dans le moyeu de l'hélice en lieu et place du canon de 37 mm et clignotait en cas d'impact, faisant ainsi savoir au tireur qu'il avait atteint sa cible, d'où le nom « Pinball » attribué au RP-63. Un compteur installé dans le cockpit enregistrait le nombre total d'impacts.

Les premiers essais du « Pinball » furent satisfaisants: le comportement en vol de l'appareil avait été modifié par l'augmentation de la masse et sa distribution , mais cela ne posa pas trop de problèmes.

De façon compréhensible, les pilotes retenus pour le programme n'étaient pas très enthousiastes à l'idée de se faire tirer dessus, même avec des balles frangibles. Hank Rodrique était l'un des pilotes affectés à l'entraînement au tir à Harlingen. Il se souvient que Bell envoya l'un de ses pilotes d'essais présenter le RP-63 en mars 1945. Au cours d'une démonstration, des centaines de balles frangibles furent tirées contre l'avion, sans qu'aucune ne traverse le blindage. Des instructions sur la façon de manier l'avion alourdi furent données. Selon Rodrique, afin de ne pas « chuter comme une pierre », il fallait donner beaucoup de puissance pendant tout le vol et jusqu'au toucher des roues. A l'atterrissage, les freins devaient être utilisés judicieusement, car la masse élevée de l'avion dégradait le freinage et imposait d'utiliser le freinage aérodynamique autant que possible.

Les concepts de la balle frangible et du RP-63 Pinball étant démontrés, les écoles de tir purent enfin améliorer leurs programmes d'entraînement et placer les élèves dans des conditions de combat très réalistes. Une commande portant sur 95 RP-63A fut placée auprès de Bell. Ces appareils furent désignés RP-63A-12 et portaient les numéros de séries 42-69880 à 42-69974. Ils étaient semblables au P-63A-10 de série et était équipés d'une prise d'air de petites dimensions. En avril 1945, toutes les écoles de tir avaient commencé à utiliser le Pinball pour l'entraînement.

Au cours d'une mission d'entraînement typique, douze élèves mitrailleurs se relayaient, tirant chacun 2000 balles frangibles contre leur assaillant. L'avion, peint en orange vif, n'était généralement touché qu'une douzaine de fois par mission. Rodrique se souvient qu'il ne fut jamais touché plus de 30 fois en un seul vol. Au cours d'une seule journée, les pilotes de Pinball effectuaient jusqu'à trois missions « d'attaque ».

Malgré leur blindage, les Pinballs n'étaient pas invulnérables. Parfois, les prises d'air ingéraient des fragments de balles, voire des balles entière, ce qui endommageait les radiateurs d'huile et de liquide de refroidissement. Dans de tels cas, le moteur surchauffait rapidement et le pilote n'avait plus qu'à se poser le plus vite possible.

Une autre vue du 42-69654, montrant la lumière rouge placée dans le moyeu de l'hélice. L'inscription "Pin Ball" est peinte sur l'appareil, complétée par la mention "Do Not Tilt" (Ne pas basculer). (Photo: USAF).

 

William Wisterman vola comme instructeur sur RP-63 à Las Vegas. Au cours d'une mission, une balle frangible heurta son appareil à la base de la verrière, juste à la jonction du blindage aluminium et de la verrière pare-balle. La balle se fraya un chemin entre les deux éléments et termina sa course dans le masque à oxygène du pilote. Par chance, son énergie avait été largement dissipée et Wilsterman ne fut pas blessé.

La plupart des accidents étaient imputables à des élèves à la gâchette un peu trop facile. Seule la section avant du RP-63 étant blindée, les élèves avaient pour consigne de cesser le feu dès que le pilote interrompait son attaque. En virant pour éviter la collision avec le bombardier, le pilote du RP-63 exposait les parties vulnérables de son appareil. Si l'élève continuait alors à tirer, les balles frangibles risquaient alors de provoquer des dégâts. Au cours d'un tel épisode, Wilsterman se souvient que des balles frappèrent son aileron droit, le retour de force lui arrachant le manche des mains. Il se posa avec plusieurs trous dans les parties non blindées de l'appareil.

Certains incidents auraient pu très mal finir. Les balles frangibles et les balles réelles étaient assez semblables et, selon certaines sources, des balles réelles furent parfois tirées contre des RP-63. Un pilote revint à la base avec son pare-brise blindé de 38 mm fendu, ce qui n'aurait pas du être provoqué par des balles frangibles.

Une nouvelle variante du RP-63 fut introduite sous la forme du RP-63C. Celui-ci était semblable au RP-63A mais emportait un moteur V-1710-117 et incorporait certaines améliorations. Une prise d'air standard fut utilisée sur cette version. Un total de 200 RP-63C fut produit, sous la désignation RP-63C-2 (s/n 43-10933 à 43-11132).

Si les Pinballs fournirent un excellent support d'entraînement, leur emploi fut trop tardif pour faire une vraie différence dans la guerre aérienne. En 1945, la chasse ennemie se faisait de plus en plus rares, et les chasseurs d'escorte étaient généralement capable de les repousser. Pour autant, le programme fut non seulement maintenu, mais une version dédiée du RP-63 fut mise au point par les ingénieurs de Bell. Alors que le RP-63A et le RP-63C étaient des avions standard modifiés sur la chaîne de production, cette nouvelle variante, le RP-63G, fut conçue comme avion-cible dès le départ.

Une formation de RP-63 Pinballs en vol. (Photo: USAF)

Deux P-63C de série (s/n 43-11723 et 43-1174) furent retirés de la chaîne de production et devinrent les prototypes du RP-63G. De nouvelles lumières furent ajoutées sur les flancs et l'arrière du fuselage, ainsi que sur l'extrados des ailes, indiquant aux tireurs quelle partie de l'avion avait été touchée. Une prise d'air sans écope fut employée et un moteur V-1710-135 de 1200 ch fut installé. L'arrière de l'appareil fut blindé, amenant le poids total du blindage à 981 kg. Les essais des deux prototypes furent suivis d'une commande de 450 appareils, désignés RP-63G-1.

La guerre touchant à sa fin, les programmes d'entraînement au tir furent interrompus. La production du RP-63G se poursuivit jusqu'en 1946, mais seuls 30 exemplaires furent livrés (s/n 45-57283 à 45-57312). Le reste de la commande fut annulé. Il n'y avait plus besoin de former de nouveaux personnels et les performances des nouveaux appareils à réaction étaient telles que les techniques de tir aérien allaient certainement évoluer. Déjà, le B-29 Superfortress utilisait des tourelles commandées à distances et utilisant des systèmes de visée beaucoup plus complexes.

Tous les RP-63 du Training Command furent transférés au Strategic Air Command récemment créé afin de participer à l'entraînement des équipages de B-29. Ils servirent jusqu'en 1948, date à laquelle l'entraînement cessa. Les appareils survivants furent re-designés QF-63A, C ou G (le Q indiquant un drone, mais il semble qu'aucun RP-63 n'ait été utilisé de cette façon). La plupart de ces appareils fut reformée, quelques-uns ayant survécu dans des musées à ce jour.

Les partisans de l'opération Pinball regrettèrent que celle-ci ne fut pas considérée comme prioritaire. D'après eux, si un tel entraînement avait été disponible plus tôt, les équipages de bombardiers auraient pu se défendre de façon plus efficace au moment où la campagne de bombardement américaine rencontrait encore une opposition forte de la part de la chasse ennemie.


 

 
     

 

 
     
 
     
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